Sur les assiettes Fornasetti de la série Tema e Variazioni, le point de départ est toujours le même : le visage de la soprano Lina Cavalieri, que Piero Fornasetti découvre dans un vieux magazine et commence à décliner au début des années 1950 sur une assiette de porcelaine de 26 centimètres. Il la couvre de grands pois, lui fait surveiller une abeille ; sur l’une des assiettes, un crâne a pris sa place. La série compte aujourd’hui quelque quatre cents variations. Masqué ou remplacé, le visage en reste la référence, et toute la méthode de Fornasetti tient là.
Avant Lina, l’imprimé
Piero Fornasetti naît à Milan en 1913, fils d’un industriel qui le destine à la comptabilité pour qu’il reprenne l’affaire familiale. Il préfère le dessin : il fréquente le lycée artistique de Brera de 1930 à 1932, puis les cours du soir, avant de suivre des cours d’arts appliqués au Castello Sforzesco.
Entre-temps, en 1933, il présente des foulards imprimés aux concours de la Triennale de Milan. Le jury les refuse, les jugeant trop modernes. Ils indiquent pourtant déjà la direction de tout le reste : Fornasetti met au point une méthode pour imprimer ses dessins, le plus souvent en noir et blanc, sur à peu près n’importe quel matériau, de la céramique au bois, du métal au verre.
Ce savoir-faire intéresse Gio Ponti. À partir de 1939, la revue Domus, que dirige l’architecte, publie ses travaux ; à la Triennale de 1940, Fornasetti expose notamment une armoire dessinée par Ponti. Les deux hommes signeront ensuite meubles et intérieurs, jusqu’aux aménagements du paquebot Andrea Doria au début des années 1950 : Ponti dessine les volumes, Fornasetti les couvre d’images. Quand Lina Cavalieri apparaît, tout est déjà en place, un répertoire d’images imprimées et des objets du quotidien pour les recevoir.

Un visage trouvé dans un magazine
Au début des années 1950, Fornasetti s’arrête sur un portrait dans un vieux magazine : celui de Lina Cavalieri, soprano italienne célébrée au tournant du XXe siècle comme « la plus belle femme du monde ». Ils ne se sont jamais rencontrés.
Fornasetti voit dans ce visage un canon de beauté classique. Il réunit aussi ce dont son travail a besoin : un ovale régulier, un front haut, un regard droit, une bouche nette. Le visage est assez net pour qu’on le transforme sans le perdre, et c’est la qualité d’un bon motif.
« Cet acte obsessionnel, créer des variations sur un thème, ne quittera plus jamais Piero ni son œuvre », écrit la maison sur son site.
Un thème, des variations
Le titre de la série emprunte au vocabulaire musical. Dans une forme à thème et variations, on expose une mélodie, puis on la reprend en changeant le rythme, l’harmonie ou l’ornement, sans jamais la perdre. Fornasetti applique la règle à la lettre : le visage est le thème, chaque assiette en est une variation.
La contrainte fait presque tout le travail. Le format ne bouge pas, une assiette ronde de 26 centimètres, et le noir et blanc de gravure domine la plupart des variations ; le visage fournit le point fixe. L’œil ne voit donc que ce qui a changé. Une moustache sur un portrait quelconque reste une plaisanterie ; sur un visage déjà vu cent fois, elle devient un écart qu’on mesure.
La répétition déborde Lina. Clés, soleils, nuages et architectures reviennent sans cesse dans le répertoire de Fornasetti. La maison résume ce goût par une formule, follia pratica, la folie pratique, qui a donné son titre à l’exposition du centenaire à la Triennale de Milan en 2013. L’image a le droit de dérailler, l’objet reste un objet.

« C’est un objet que tout le monde connaît ; il suffit d’y déposer un rêve », Barnaba Fornasetti dans un entretien accordé à AD Italia en 2023
Masquer, cadrer, démultiplier : huit variations prêtes à passer du mur au dîner
Huit assiettes suffisent à voir comment Fornasetti travaille son motif. Chacune fait subir au même visage une opération différente.
Masquer


Sur la n° 27, de grands pois blancs recouvrent en partie les yeux et les traits. Sur la n° 171, un large ruban traverse l’assiette et se noue au centre. Le visage reste dessous, et on le complète de mémoire.
Cadrer serré
La n° 248 ne garde qu’un œil, en gros plan. C’est la variation la plus économe : un fragment suffit, puisque le reste est déjà dans la tête de qui regarde.

Démultiplier
Sur la n° 182, une figure féminine d’allure mythologique soulève deux sphères, et chacune porte le visage de Lina. Le modèle devient un motif, répété à l’intérieur même de l’assiette.

Confronter à un autre motif
Les yeux de la n° 363 surveillent une abeille. Sur la n° 392, un banc de petits poissons noirs et blancs traverse et entoure le visage ; sur la n° 139, deux nuages passent sur le front et la bouche. Fornasetti puise ici dans son propre répertoire, et le visage sert de fond fixe à ces intrus.



Substituer
Sur la n° 365, il n’y a plus de visage : un crâne serre une petite fleur entre ses dents. L’assiette appartient pourtant à la série, et son format comme son noir et blanc suffisent à l’y rattacher. C’est la variation limite, celle où le thème a fini par se loger dans le cadre lui-même.

Une assiette qui ne passe pas à table
Les assiettes Tema e Variazioni sont en porcelaine, décorées à la main dans l’atelier Fornasetti à Milan, et la maison les présente comme des pièces ornementales : à accrocher au mur grâce au système prévu au dos, ou à poser sur une table comme objet décoratif, jamais pour servir. Elle ajoute que les légères différences d’une pièce à l’autre tiennent à la fabrication artisanale.
Ce statut change la lecture. Tema e Variazioni tient du multiple décoratif, quelque part entre l’estampe et l’objet. La forme ronde y compte pour beaucoup : elle cadre le visage comme un médaillon ou un camée. Accrochées côte à côte, les assiettes rejouent sur un mur ce que la série a fait dans le temps, le même visage vu autrement à chaque fois.
De Piero à Barnaba
La redécouverte commence du vivant de Piero. Dans les années 1980, Liliane Fawcett ouvre à Londres Themes & Variations, une galerie qui rend hommage à la maison et dont le nom reprend, en anglais, celui de la série. Piero Fornasetti meurt en octobre 1988 ; son fils Barnaba Fornasetti reprend la direction de l’atelier.
La série continue d’y être éditée, et chaque variation garde son numéro, comme dans un catalogue raisonné. Lina Cavalieri n’a jamais posé pour Fornasetti. Il lui a pourtant consacré quelque quatre cents assiettes, sans jamais en faire une autre femme.
