On la règle d’une main, en amenant le réflecteur au-dessus de la feuille, et elle reste exactement où on l’a laissée. Dessinée en 1921 par l’ingénieur Bernard-Albin Gras pour les ateliers et les bureaux d’études, la lampe Gras ne compte dans sa forme de base ni vis ni soudure, et n’a jamais cherché à décorer quoi que ce soit. C’est précisément ce qui a convaincu Le Corbusier de l’installer dans son agence, puis dans ses maisons. Un siècle plus tard, elle se chine et se réédite sans que sa mécanique ait changé.
1921, un brevet d’ingénieur
Bernard-Albin Gras naît le 5 décembre 1886 à Saint-Raphaël, d’un père dessinateur. Ingénieur, il dépose au fil de sa carrière de nombreux brevets, dont aucun ne connaîtra la fortune de celui qu’il enregistre le 13 octobre 1921 : une gamme de lampes pour l’industrie et les bureaux d’études. Il meurt à Montréal en 1943, bien avant que son nom ne désigne une icône.
Le problème qu’il règle est très concret. Les lampes de travail de l’époque tiennent le plus souvent sur une potence ou un bras unique ; elles éclairent une zone fixe, et c’est au dessinateur de s’y adapter. Gras inverse le rapport. Sa lampe associe un pied en fonte ou une fixation à pince, une rotule, deux bras articulés et une bielle qui maintient le réflecteur dans l’angle choisi, le tout assez stable pour encaisser les vibrations d’un établi sans se dérégler. Désormais, c’est la lumière qu’on déplace, d’un geste, jusqu’à la feuille ou jusqu’à la pièce à usiner.
Tout tient dans les articulations. À la base des modèles de bureau, une rotule en ébonite freinée laisse orienter l’ensemble, et les articulations des bras sont freinées elles aussi : la lampe cède sous la main, puis reste en place.
Clamart, un demi-siècle de série
L’invention change vite de mains. Dès 1922, Louis-Didier Peyrot des Gachons fait passer le fil électrique dans un tube le long de la bielle, une amélioration de sécurité, et prend en charge la fabrication. En 1927, l’association avec la société Ravel donne à la lampe son vrai régime industriel : produite à Clamart, d’abord sous le nom de Gras puis sous celui de Ravel, elle restera au catalogue sans modification majeure jusque vers 1970.
Le catalogue décline une seule mécanique selon les usages. La lampe Gras 201, dite semi-fixe, se serre au bord d’une table à dessin. La 205, lampe de bureau dite portative, repose sur un pied pyramidal en fonte, à base triangulaire, dont la masse suffit à équilibrer les bras ; c’est elle qu’on reconnaît aujourd’hui au premier coup d’œil. La 215 devient un lampadaire mobile pour les cliniques et les studios, et des appliques complètent la gamme.
On en installe dans les bureaux de l’administration et jusque dans le bloc opératoire du paquebot Normandie, partout où l’on a besoin d’une lumière précise qu’on oublie une fois réglée.

1925, l’éloge de l’outillage
Le Corbusier est l’un des premiers à la faire sortir de l’atelier. En 1925, dans L’Art décoratif d’aujourd’hui, l’architecte s’en prend à l’ornement et défend les objets de série mis au point par l’usage, ceux qu’il appelle objets-types ; la même année, il meuble le pavillon de L’Esprit nouveau de fauteuils en bois courbé Thonet. Une phrase du livre résume la position : « À vrai dire, l’art décoratif, c’est de l’outillage, du bel outillage. » La lampe Gras en est l’illustration presque littérale, puisque sa forme découle tout entière du geste qu’elle rend possible.
Il l’adopte dès le début des années 1920. Elle éclaire les tables de son atelier de la rue de Sèvres et son propre logement, puis nombre de ses réalisations : la villa Le Lac, construite pour ses parents à Corseaux au bord du Léman, la maison La Roche à Paris, la maison Guiette à Anvers, la villa Savoye à Poissy. Le livre que le galeriste Didier Teissonnière consacre à cette fidélité, Le Corbusier et la lampe Gras, paru chez Norma et préfacé par l’historien Antoine Picon, en suit la trace sur les photographies d’époque.
Le même ouvrage la retrouve hors de son œuvre, à Roquebrune-Cap-Martin, dans la villa E-1027 qu’Eileen Gray a conçue avec Jean Badovici et où Le Corbusier séjournait souvent. Robert Mallet-Stevens l’adopte à son tour, et des peintres comme Sonia Delaunay ou Georges Braque l’installent dans leur atelier. La lampe passe ainsi de l’atelier d’usine à l’appartement sans changer de dessin.
Elle ouvre aussi une lignée de lampes nées sur l’établi. En 1932, l’ingénieur anglais George Carwardine dépose le brevet du mécanisme à ressorts de la future Anglepoise ; en 1950, dans la région lyonnaise, le mécanicien Jean-Louis Domecq met au point la Jieldé, dont les articulations laissent passer le courant sans fil apparent. Toutes deux sont toujours fabriquées et s’achètent aujourd’hui pour la maison, comme la lampe baladeuse des mécaniciens.
Éclipse et retour de la lampe Gras
La production s’arrête vers 1970. Les collectionneurs et les amateurs de design la redécouvrent dans les années 1980.
Didier Teissonnière, qui en réunit une collection de modèles de série, de prototypes et de variantes rares, lui consacre en 2008 une première monographie, La Lampe Gras, chez Norma. Dans l’avant-propos, Patrick Favardin la décrit comme une lampe vouée à « amener la lumière là où elle doit se poser ».
La réédition DCW éditions
La même année, Philippe Cazer et Frédéric Winkler fondent à Paris DCW éditions, avec pour point de départ les droits exclusifs de réédition de la gamme Gras. La maison reprend les modèles historiques, dont la 201, la 205 et la 207, et la gamme s’est étoffée depuis, notamment d’appliques comme la lampe Gras 304. En octobre 2026, la lampe Gras 205 rééditée est affichée à 510 euros en prix public conseillé.
Les finitions se sont multipliées, du noir d’origine jusqu’au laiton ou au jaune vif. On peut trouver que la couleur éloigne un peu la lampe de sa sobriété d’atelier ; le noir reste la version qui dit le mieux d’où elle vient.
Ancienne, réédition ou copie ?
Produite en nombre pendant des décennies, la lampe Gras d’époque n’a rien d’introuvable : les marchands spécialisés et les Puces en voient passer régulièrement. Pour situer un exemplaire, ces marchands lisent l’estampille de la bielle : « Lampe ajustable Gras brevetée S.G.D.G. » sur les premières séries, jusque vers 1930, puis la mention D.G.R., et à partir de 1932 « Lampe R.A.V.E.L. Clamart ». Ces mentions orientent la datation sans la garantir à elles seules.
Selon l’état et la période, une 205 restaurée se négocie de quelques centaines d’euros à un peu plus d’un millier, et davantage pour les premières séries marquées Gras. Avant l’achat, on vérifie que les bras tiennent la position sans jeu, et l’on fait contrôler l’installation électrique par un électricien, même quand elle est annoncée comme refaite. Le marché compte aussi beaucoup de lampes dites de style Gras, sans estampille ni éditeur identifié ; pour une réédition, un revendeur agréé DCW reste la voie la plus sûre.
Ancienne ou rééditée, une Gras se juge d’abord à la main. Elle n’a pas de pose de référence, et chaque réglage lui donne une autre silhouette.





