Helmut Newton : le glamour mis sous tension

autoportait helmut newton avec des mannequins

Une femme debout dans un parking souterrain, talons aiguilles, manteau de fourrure ouvert. La lumière est dure, presque industrielle. Elle ne regarde pas l’objectif : elle regarde ailleurs, avec l’indifférence de quelqu’un qui attendrait un taxi. Le parking est banal. La femme ne l’est pas. La tension entre les deux : c’est là que Newton travaillait.

Helmut Newton (1920–2004) a passé cinquante ans à photographier des femmes dans des situations qui n’étaient jamais tout à fait ce qu’elles semblaient être. Elles continuent de susciter des lectures radicalement différentes selon qui les regarde, ce qui est probablement la définition la plus honnête de leur durabilité.

Berlin, l’exil, les premières années

Helmut Neustädter le 31 octobre 1920 à Berlin dans une famille juive, il grandit dans la ville de l’entre-deux-guerres, déjà saturée d’images : cinéma expressionniste, cabarets, nuits urbaines, élégance nerveuse. Il serait excessif d’y chercher l’origine directe de son style ; difficile pourtant de ne pas voir, dans ses photographies nocturnes et tranchantes, quelque chose de cette dramaturgie-là.

En 1938, à dix-huit ans, il fuit l’Allemagne nazie. Sa trajectoire passe par Singapour, puis l’Australie, où il s’installe et commence à travailler comme photographe indépendant pour des salons de coiffure et la presse mondaine. En 1948, il épouse June Browne, actrice connue sous le nom June Brunell, qui deviendra photographe sous le pseudonyme Alice Springs et restera sa collaboratrice la plus proche jusqu’à la fin.

“J’adore la vulgarité. Je suis très attiré par le mauvais goût, c’est bien plus excitant que le prétendu bon goût, qui n’est que la normalisation du regard. Le bon goût est aux antipodes de la mode, de la photo, des femmes et de l’érotisme. La vulgarité, au contraire, c’est la vie, l’amusement, le désir, les réactions extrêmes !” Helmut Newton

C’est en Europe, et à Paris en particulier, que son langage visuel se durcit dans les années 1960-70. Vogue, Elle, Harper’s Bazaar : les commandes arrivent, et avec elles la liberté croissante de faire exactement ce qu’il veut.

portrait de Helmut Newton par sa femme Alice Spring et autoportrait
Portrait d’Alice Spring (gauche) / Autoportrait d’Helmut Newton

Lumière dure, décors de transit, corps qui ne posent pas : les fondements du style d’Helmut Newton

La lumière de Newton est dure, directe, sans diffusion. Elle vient souvent d’un flash en lumière du jour, ce qui lui donne un rendu presque forensique : les ombres sont nettes, les textures brutalement lisibles, la peau et le tissu traités avec la même froideur. Rien n’est flatté. À une époque où la photographie de mode cherchait le flou, le velouté, l’idéalisation, ce parti pris était une déclaration.

Ses décors sont systématiquement non-glamour : chambres d’hôtel impersonnelles, parkings souterrains, rues désertes la nuit, piscines vides, couloirs de clinique. Ce sont des espaces de transit ou de fonction, pas des espaces de représentation. Y placer des femmes en haute couture crée un court-circuit visuel immédiat, une dissonance qui oblige à regarder autrement.

La posture de ses sujets est la troisième variable. Les femmes de Newton sont debout, ou assises de façon contrôlée. Leur regard fuit l’objectif ou le fixe sans ciller. Elles ne sourient pas. Elles n’invitent pas. Ce parti pris se durcit au fil de ses livres : White Women (1976), puis Sleepless Nights (1978), puis Big Nudes (1981), où des corps nus sont imprimés à taille réelle ou supérieure sur de grands formats. L’échelle elle-même change le rapport au spectateur : on ne regarde plus la photographie, on est en face d’elle.

C’est le diptyque Sie Kommen (Naked and Dressed), Paris, 1981, qui résume peut-être le mieux sa méthode : les mêmes femmes photographiées nues, puis habillées, dans la même posture, au même endroit. Newton pose la question sans la formuler : laquelle des deux versions détient le pouvoir ?

Rampling, Deneuve, Mugler : un univers de figures choisies

Newton ne photographie pas n’importe qui. Charlotte Rampling, Catherine Deneuve, Grace Jones, Sigourney Weaver : des femmes dont la présence à l’écran repose sur une forme d’autorité froide plutôt que sur la séduction ordinaire. Ce qu’il cherche dans ses sujets ressemble à ce qu’il construit dans ses images : quelque chose de difficile à réduire.

Son portrait de Catherine Deneuve pour Us and Them en est un exemple net. Deneuve ne joue pas le jeu de la star photographiée ; elle est là, présente, légèrement absente. Newton n’arrange pas ça, il le capte.

Ses commanditaires incluent Yves Saint Laurent et Chanel, mais la collaboration la plus cohérente avec son propre univers est celle avec Thierry Mugler. L’esthétique de Mugler — architecturale, sexualisée, presque mécanique — et la lumière de Newton se rencontrent sur un terrain commun : des vêtements qui ne cherchent pas à flatter, portés par des corps qui ne cherchent pas à plaire. Les images produites pour Vogue France dans les années 1970-80 restent parmi les plus reconnaissables de cette époque, moins parce qu’elles sont belles que parce qu’elles sont décidées.

photographies pour Vogue
Yves Saint Laurent pour Vogue France ©

Alice Springs : muse et épouse

June Browne, alias Alice Springs, n’est pas seulement l’épouse de Newton ; elle est photographe à part entière, avec sa propre pratique du portrait. Leur dialogue créatif est documenté dans le livre Us and Them (Taschen), où leurs portraits respectifs se répondent : lui photographié par elle, elle photographiée par lui, les deux photographiant les mêmes sujets avec des regards distincts. Ce face-à-face éclaire ce que chacun cherchait, et les différences sont aussi révélatrices que les ressemblances.

Portrait d’Alice Spring & Helmut Newton, livre « Us and Them » (Taschen ©)


Newton est mort en janvier 2004 dans un accident de voiture à Los Angeles. Son œuvre est aujourd’hui conservée et régulièrement programmée par la Helmut Newton Foundation à Berlin ; elle a été montrée notamment à la Maison Européenne de la Photographie à Paris.

J’aime et recherche les réactions. Je n’aime ni la gentillesse ni la douceur. » Helmut Newton

Les lectures de son œuvre restent divisées, parfois violemment. Entre fétichisation et subversion, entre regard qui contrôle et corps qui résiste : Newton se dérobait à toute interprétation univoque, ce qui était probablement délibéré. Il n’a pas laissé de clé.

Ce qui est plus difficile à contester, c’est ce que la photographie de mode a fait de lui sans toujours le dire. La lumière dure, le décor fonctionnel, la femme qui ne pose pas : ces choix ont été absorbés, copiés, dilués. Quand une image disparaît dans ses propres héritages, c’est généralement qu’elle a compté.