Le 13 novembre 2026, Antik Batik revient chez Monoprix, dix ans après sa dernière collection pour l’enseigne. C’est la troisième collaboration signée Gabriella Cortese, et chacune tombe à un moment très différent de sa maison : la première en 2012, quand la marque revendiquait 15 millions d’euros de chiffre d’affaires, la deuxième en 2016, sept semaines après l’ouverture d’un redressement judiciaire. Cette fois, l’annonce évoque un univers « champêtre et nostalgique ». Ce que les deux premiers passages disent de la collab Antik Batik x Monoprix, et ce qu’on en sait avant sa sortie.
Un paréo balinais, un nom trouvé pour la rime
Au début, il y a un coin de table à Bali. Gabriella Cortese y dessine des motifs que les artisans gravent ensuite dans des tampons de cuivre, lesquels déposent la cire sur l’étoffe avant le bain de teinture. Ce sont d’abord des paréos en soie imprimée. À Paris, l’hiver venu, les mêmes pièces finissent nouées autour du cou comme des chèches. Elle le racontait encore en juin 2026 : cela n’aurait jamais pris en Italie, où l’on séparait alors strictement les matières d’été et celles d’hiver.
Née à Turin, elle a appris à broder auprès de sa grand-mère hongroise et étudié les lettres avant d’arriver à Paris en 1984. Puis elle repart : le Tibet, la route de la soie, qu’elle dit avoir faite « à l’envers », de la Chine jusqu’en France. Au mot batik, elle ajoute « antik », « pour la rime et parce que ça sonne bien dans toutes les langues ». La marque naît en 1992.
L’Inde prend vite le relais, et la production se concentre autour de Jaipur : broderie, impression au bloc de bois, bandhani, cette teinture par nouage qui laisse sur le tissu des constellations de petits points. Au Pérou, l’alpaga est tricoté par des coopératives de femmes dans les villages. Ces savoir-faire nourrissent toutes ses collections, et la maison en tire sa signature : « Fait main depuis 1992 ».
Monoprix, héritier du « beau au prix du laid »
Si une créatrice du fait-main peut signer pour un magasin de centre-ville sans que cela surprenne personne, c’est que Monoprix porte une histoire qui n’est pas tout à fait la sienne. C’est celle de Prisunic, absorbé par l’enseigne en 1997. En 1957, Denise Fayolle y prend la tête du bureau du style, et c’est sous sa direction que naît le slogan « le beau au prix du laid », inspiré du livre de Raymond Loewy, La laideur se vend mal.
Le premier catalogue de meubles paraît au printemps 1968, avec Terence Conran parmi les signatures. Jusqu’en 1976, on y commande par correspondance, en kit, des pièces de Marc Held, d’Olivier Mourgue ou de Gae Aulenti, qui dessine pour l’enseigne des fauteuils en acier laqué bien avant le musée d’Orsay. En 2021, le musée des Arts décoratifs a consacré à cette filiation une exposition, « Le design pour tous : de Prisunic à Monoprix, une aventure française », scénographiée par India Mahdavi, qui a elle-même signé deux collections pour Monoprix.
Le programme créateurs de 2026 assume cet héritage presque mot pour mot. Le studio Hall Haus, en rayon depuis le 9 septembre, présente sa collection comme un hommage à l’esprit de Prisunic, et le musée d’Orsay fête ses 40 ans avec une collection présentée comme la première collaboration de Monoprix avec une institution culturelle. Antik Batik arrive le 13 novembre.
Septembre 2012 : une première capsule, en pleine expansion
Quand Monoprix l’invite une première fois, Antik Batik grandit vite. Fin 2011, la maison emploie 45 personnes et compte quatre boutiques à Paris, quatre au Japon, quelque 1 500 points de vente dans le monde. En 2012, l’année où le fonds Audacia entre à son capital, elle revendique 15 millions d’euros de chiffre d’affaires. La collaboration, annoncée fin mai, arrive en magasin le 12 septembre 2012.
Le vestiaire femme transpose les codes de la maison à l’échelle de Monoprix : une blouse brodée, un sac à franges, un sarouel, une jupe à fleurs, un pull à motifs rehaussé de détails fluo et de clous. Les couleurs sont vives. Les prix s’échelonnent d’une cinquantaine d’euros à 85 euros, le sac et le pull étant annoncés à 80 euros.
La capsule compte aussi une dizaine de pièces pour les enfants de 3 à 12 ans, dont une blouse brodée de sequins, un gilet jacquard et une petite poupée. Un univers pour la maison complète l’ensemble, dont la presse de l’époque a surtout retenu qu’il existait. En 2012, Monoprix s’ajoute simplement aux 1 500 points de vente de la marque.
Mai 2016 : brodée à Mumbai, en plein redressement
La deuxième collection est annoncée le 15 mars 2016. Trois semaines plus tard, le 4 avril, le tribunal de commerce de Paris ouvre une procédure de redressement judiciaire à l’égard d’Antik Batik. Le chiffre d’affaires est retombé à 5,88 millions d’euros en 2014 et le réseau de boutiques se réduit. La capsule sort malgré tout, en avant-première du 18 au 22 mai dans un pop-up du 11, rue Debelleyme, puis en rayon le 25 mai.
Cette fois, une partie des broderies est confiée à Creative Handicrafts, une entreprise sociale fondée en 1984 à Mumbai par Isabel Martín, une missionnaire espagnole qui avait vécu dix ans dans les bidonvilles de la ville. L’atelier forme des femmes à la couture et à la broderie et leur assure un revenu ; il est labellisé par la World Fair Trade Organization. Monoprix y fait fabriquer depuis le milieu des années 2000 une partie de ses collections créateurs, de Marion Lesage à India Mahdavi, jusqu’à Louis Barthélemy au printemps 2026.
Le résultat garde les pompons et les broderies de la maison, dans une gamme de bleus azur. Un top brodé en coton écru coûte 35 euros, une robe brodée 79 euros. Le sac bandoulière, avec son rabat entièrement brodé de perles et ses anses en cuir, est à 59 euros. La collection s’étend à l’enfant, au bébé et à la maison, avec de la vaisselle et des lanternes en origami à 20 euros.
Antik Batik sortira de la période d’observation dix-huit mois plus tard, avec un plan de redressement étalé sur dix ans et une seule boutique.
Novembre 2026 : un champêtre encore à découvrir
La maison qui revient chez Monoprix n’a plus la taille de celle de 2012. Elle compte aujourd’hui 25 personnes, contre 45 fin 2011, et reçoit depuis janvier 2018 dans un appartement-atelier du 19, rue des Minimes, dans le Marais, dont le boudoir est tendu d’indiennes. La méthode, elle, n’a pas bougé : en juin 2026, Gabriella Cortese décrivait à Alain Elkann douze ateliers de 50 à 100 personnes chacun, où elle travaille avec « les mêmes familles depuis trente ans ».
De la troisième collection, on ne connaît encore ni les pièces ni les prix. Attendue le 13 novembre 2026 dans les magasins Monoprix et sur le site de l’enseigne, elle est annoncée comme « inspirée d’un monde à la fois champêtre et nostalgique », de la mode pour enfants et adultes jusqu’à l’art de la table. Trois références sont citées : les paysages montagneux de Heidi, le roman de Johanna Spyri paru en 1880 ; les intérieurs colorés du peintre suédois Carl Larsson, que ses aquarelles de la maison familiale de Sundborn ont rendus célèbres à la fin du XIXe siècle ; les souvenirs de La Petite Maison dans la prairie, les récits de Laura Ingalls Wilder devenus série télévisée de 1974 à 1983. Trois images de la vie à la campagne, l’une suisse, l’autre suédoise, la dernière américaine.
La nostalgie n’a rien de nouveau chez Antik Batik. La marque dit vouloir composer une garde-robe qui ressemble aux meilleurs souvenirs d’une voyageuse, jusqu’aux pièces retrouvées dans son grenier. Le champêtre déplace en revanche le registre des deux premières capsules, les couleurs vives et les clous de 2012, puis les bleus azur de 2016, sans quitter le vocabulaire de la maison : Gabriella Cortese attribue une part de ses couleurs aux broderies de sa grand-mère, née à Budapest, et la marque revendique un style « Mittleuropa ». Des pièces de ces collections circulent d’ailleurs toujours en seconde main, sous l’étiquette « Antik Batik pour Monoprix ».
Reste la question qui compte pour une maison dont la signature est « Fait main depuis 1992 » : qui brode, cette fois ? En 2016, la réponse s’appelait Creative Handicrafts. Pour 2026, l’annonce n’en dit rien, et c’est la première chose qu’on ira lire sur les étiquettes le 13 novembre.
