Ingo Maurer, le designer qui montrait l’ampoule

Le lustre arrive incomplet. Une gerbe de tiges d’acier, 80 feuillets de papier japonais suspendus dans la lumière, et pour plus de la moitié rien d’écrit : ce sera à celui qui l’accroche de les remplir. C’est la Zettel’z 5, sans doute l’objet le plus personnel qu’ait signé Ingo Maurer, et l’aboutissement d’une idée qu’il aura poursuivie un demi-siècle durant : ne pas cacher la source lumineuse, mais en faire le sujet. Celui qui a passé sa vie à célébrer l’ampoule nue a fini par confier la lumière non pas à un abat-jour, mais à du papier que l’on écrit soi-même.

Le typographe qui regardait les ampoules

Avant la lumière, il y a les lettres. Né en 1932 sur l’île de Reichenau, sur le lac de Constance, fils de pêcheur, Ingo Maurer apprend d’abord le métier de typographe, puis étudie les arts graphiques à Munich entre 1954 et 1958. Ce passage par la composition, le plomb et le papier n’a rien d’anecdotique : il éclaire une bonne part de ce qui suivra. En 1960, il file aux États-Unis, travaille comme graphiste indépendant à New York et San Francisco, décroche des commandes pour IBM. Il n’a suivi aucune école de design ; il y entrera par la marge, en autodidacte.

couverture magazine Damn avec Ingo Maurer

Le tournant se joue au milieu de la décennie, dans une pension vénitienne. Maurer racontait qu’il était rentré un soir d’un bon dîner, une bouteille de rouge à la main ; une ampoule nue éclairait la chambre, et la banalité de l’objet l’avait saisi. Il parlait d’un coup de foudre. Le lendemain, un artisan de Murano lui aurait soufflé une première ébauche de verre en un jour et demi ; de retour à Munich, on lui ajoute un socle de métal pressé. Ainsi naît Bulb en 1966, une ampoule dans l’ampoule, où un petit filament chromé flotte au cœur d’un globe de verre soufflé. Maurer y voit « la rencontre parfaite de l’industrie et de la poésie ». Le Museum of Modern Art de New York fait entrer la pièce dans sa collection dès 1969. Elle paraît au moment où l’éclairage cesse d’être un simple accessoire pour devenir un sujet de design à part entière, tout près d’icônes pop comme la lampe Nesso. Plutôt que de confier ses idées à un éditeur, Maurer choisit de les produire lui-même : il fonde à Munich sa propre structure, Design M, la future Ingo Maurer GmbH.

Rendre la source visible

C’est dans ce geste que tout se joue. Entre Bulb et la Zettel’z, trois pièces montrent comment il fait de la source le sujet : YaYaHo la déplace, Lucellino lui donne un corps, Porca Miseria! la met en scène.

YaYaHo, la lumière décrochée du plafond (1984)

Maurer racontait que l’idée lui était venue un jour de l’An, à Haïti, devant une ampoule surdimensionnée soudée à même des fils électriques sur une petite place. De retour à son atelier new-yorkais, il tend des câbles. YaYaHo paraît en 1984 : deux fils horizontaux sous basse tension, et des éléments halogènes que l’on déplace et oriente à volonté. Les conducteurs et les points lumineux, d’ordinaire dissimulés, deviennent ici visibles et mobiles ; l’éclairage se décroche du point fixe et le plafond devient un terrain de jeu. On l’imitera abondamment. On y a souvent vu un cousin des mobiles d’Alexander Calder, que Maurer admirait : la même façon de mettre l’équilibre en suspension.

Lucellino, l’ampoule qui a pris des ailes (1992)

En 1992, il fixe deux petites ailes en plumes d’oie taillées à la main sur une ampoule ordinaire. Le nom, Lucellino, contracte l’italien luce, la lumière, et uccellino, le petit oiseau. Verre, laiton, un rien de plastique, deux plumes : l’ampoule cesse d’être un composant pour devenir un personnage. C’est l’une de ses pièces les plus imitées, et l’une des rares de son œuvre à rester accessible.

lampes Luccellino d'Ingo Maurer

Porca Miseria!, l’explosion figée (1994)

Deux ans plus tard, il suspend une vaisselle en train d’exploser : assiettes, tasses et couverts saisis en plein vol autour d’une source lumineuse restée, elle, parfaitement immobile. L’histoire que la maison aime raconter veut qu’il l’ait d’abord baptisée Zabriskie Point, en écho à la maison soufflée au ralenti chez Michelangelo Antonioni, avant qu’un visiteur de la foire Euroluce, à Milan, ne lâche « Porca Miseria! » devant l’objet ; le juron lui est resté comme titre. Montée à la main et ajustée à chaque lieu, la pièce ne se produit qu’à une dizaine d’exemplaires par an, ce qui en fait moins un luminaire qu’une commande de collection. Elle disait aussi une lassitude, celle d’un Milan trop lisse et trop sûr de son bon goût, contre lequel Maurer opposait des tessons.

Zettel’z 5, le lustre qui s’écrit

C’est dans la Zettel’z que ces gestes se rejoignent. En allemand, un Zettel est un billet, un bout de papier griffonné, le pense-bête qu’on épingle. La suspension Zettel’z 5, dessinée en 1997, en fait un luminaire. Sur une structure d’acier inoxydable d’environ 120 cm de diamètre, de fines tiges portent 80 feuillets de papier japonais, très mince et translucide, retenus par de simples trombones. 31 sont imprimés de lettres d’amour en plusieurs langues ; les 49 autres arrivent blancs, au format A5. Deux ampoules éclairent l’ensemble, l’une vers le plafond, l’autre vers le bas, pour une table posée dessous. Selon la densité et l’orientation des feuillets, la lumière se fait diffuse ou franche, et le papier projette au mur un jeu d’ombres qui n’appartient qu’à cet exemplaire.

Car le reste n’appartient plus à Maurer. C’est l’acquéreur qui monte les tiges, choisit les feuillets, les dispose serrés ou lâches, et surtout écrit les siens. La maison le dit sans détour dans sa notice : une belle Zettel’z demande du temps. Au fil des années, le lustre se couvre de mots doux et de dessins d’enfants ; il devient une mémoire domestique suspendue, aussi personnelle qu’un carnet. Peu d’objets de série acceptent d’être à ce point inachevés. Ici, la lumière n’est plus dissimulée derrière un abat-jour fini : elle traverse un dispositif que chacun compose et réécrit.

Le papier japonais n’est pas un caprice tardif. Dès 1973, Maurer avait fait des lampes avec des uchiwa, ces éventails traditionnels de bambou et de papier de riz laqué rapportés du Japon ; on pense aussi à Isamu Noguchi et à ses Akari, l’autre grande traduction du washi en lumière. La Zettel’z prolonge cette lignée et lui ajoute l’écriture. La suspension est toujours éditée, dans un format plus petit, la Zettel’z 6, comme dans des variantes plus joueuses ornées de motifs.

La griffe Maurer

On l’a surnommé le poète de la lumière ; la formule est jolie, un peu vague. Ce qu’il a fait est plus précis. On reconnaît une pièce de Maurer à une obsession : l’ampoule, montrée au lieu d’être masquée. Là où la plupart des concepteurs de lumière cherchent à dissimuler la source, lui a passé un demi-siècle à la révéler et à en faire le sujet. Il ne dessinait pas des formes pour contenir la lumière ; il prenait la lumière, sa source et son dispositif comme matériaux. Le reste tient à un tempérament : l’humour, le refus du fini trop léché, une vaisselle cassée ou deux plumes préférées à la belle finition. À l’opposé de la sobriété fonctionnelle des lampes Bauhaus, il assume l’ornement et l’accident. L’atelier munichois est resté artisanal sans jamais rester en arrière sur la technique : Maurer a compté parmi les premiers à travailler l’halogène, puis la LED, sans y perdre la main. Il faut dire aussi ce qui dérange chez lui, une indépendance farouche vis-à-vis des grands éditeurs et des objets volontairement fragiles, revers assumé d’une œuvre qui n’a jamais voulu se plier à l’industrie qu’elle célébrait.

Ce qu’il a changé

Maurer n’a pas éclairé que des intérieurs. On lui doit la lumière du quai de la station Westfriedhof, sur le métro de Munich, et plus de 150 lampes et systèmes depuis 1966. En 2007, le Cooper Hewitt de New York lui a consacré une rétrospective, « Provoking Magic », dans l’hôtel particulier d’Andrew Carnegie, où les portraits des anciens propriétaires chuchotaient au-dessus du grand escalier. C’est peut-être là son vrai déplacement : il n’a pas inventé l’idée de montrer la source, qui lui préexiste, mais il en a fait un principe de conception du luminaire, où l’ampoule cesse d’être un organe technique à cacher pour devenir l’un des sujets de l’objet. Il s’est éteint à Munich le 21 octobre 2019, à 87 ans ; sa maison continue d’éditer ses pièces. On les trouve chez les revendeurs de luminaires et en seconde main, de la Bulb, toujours au catalogue, aux exemplaires uniques que s’arrachent les collectionneurs. Quant à la Zettel’z, elle arrive toujours à moitié blanche, et attend encore qu’on l’écrive.