Madeleine Castaing : l’élégance d’une vie et d’un style

Frange droite impeccable, silhouette menue mais présence magnétique : Madeleine Castaing ne se contenta pas de traverser le 20ᵉ siècle, elle l’habilla à sa manière. De Chartres à Saint-Germain-des-Prés, cette autodidacte excentrique fit de sa vie un théâtre d’audaces : mécène des artistes maudits, décoratrice de l’intelligentsia, et créatrice d’un bleu devenu légende. Plus qu’un style, Castaing inventa un art de vivre — raffiné, fantasque, inoubliable.

Des origines à la vie de mécène

Née Madeleine Magistry le 19 décembre 1894 à Chartres, orpheline de mère à quatre ans, elle grandit dans une atmosphère austère marquée par la rigueur paternelle. Très tôt pourtant, son tempérament indépendant et son goût pour l’inattendu annoncent la trajectoire singulière qu’elle s’apprête à dessiner.

En 1910, à quinze ans, elle rencontre Marcellin Castaing, écrivain et critique d’art de huit ans son aîné. Ils se marient cinq ans plus tard, en février 1915, à Saint-Prest dans l’Eure-et-Loir. Leur union, que François-Marie Banier qualifiera de “legendary love”, traversera près de sept décennies : un lien indissoluble, où l’amour se mêle à la complicité intellectuelle et artistique.

À Lèves, un foyer d’artistes et d’amitiés

Dès les années 1920, le couple s’installe à Lèves, près de Chartres. Leur demeure devient vite un foyer intellectuel et artistique où se croisent Chaïm Soutine, Pablo Picasso, André Derain, Jean Cocteau ou encore Modigliani. Tandis que Marcellin écrit et critique, Madeleine orchestre une atmosphère où tout respire la liberté.

Leur maison n’est pas un simple lieu de résidence mais un véritable laboratoire d’idées où s’expérimentent des alliances de formes et de couleurs. Mécènes passionnés, ils soutiennent des artistes en marge comme Chaïm Soutine, que Madeleine défendra avec une ferveur inébranlable, favorisant sa reconnaissance en France.

Dans ces années-là, le couple se forge une réputation de protecteurs des artistes et d’hôtes visionnaires. Autour d’eux, un cercle foisonnant : Maurice Sachs, Louise de Vilmorin, des écrivains et créateurs qui, entre Lèves et Montparnasse, font vibrer une époque. À Paris, on les retrouve à La Rotonde, au cœur de l’effervescence artistique de Montparnasse.

Le style Castaing et la vie de décoratrice

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Madeleine Castaing transforme son univers intime en métier. En 1946, elle ouvre sa boutique de décoration au 21 rue Jacob, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. La France d’après-guerre redécouvre le confort et le raffinement, et le style Castaing trouve immédiatement son public.

Les codes du style Castaing : tapis léopard et rayures rayonnantes

Le style Castaing, c’est une esthétique immédiatement reconnaissable : tapis léopard, tissus rayés, rideaux lourds dignes d’un théâtre, mobilier 19e siècle revisité avec une insolence moderne. Et surtout, cette palette unique dominée par des verts profonds, des gris subtils et ce bleu si particulier que l’on nommera plus tard le “bleu Castaing”.

Madeleine Castaing ne décore pas, elle met en scène. Elle associe sans peur les contrastes : classique et excentrique, bourgeois et bohème. Ses intérieurs, à la fois chaleureux et spectaculaires, imposent une nouvelle définition du chic français.

livre avec photos d'intérieurs par Madeleine Castaing
Livre The World of Madeleine Castaing, rédigé par Emily Evans Eerdmans ©

Madeleine Castaing, une décoratrice des âmes

Très vite, les grandes figures de l’élite intellectuelle lui confient leurs intérieurs. Françoise Sagan, François Mauriac, Jean Cocteau, Francine Weisweiller : tous trouvent en elle bien plus qu’une décoratrice : elle compose des atmosphères, recrée des mondes où chaque détail compte.

Cocteau la surnommera “la décoratrice des âmes” — une formule juste. Car Madeleine compose des mondes où chaque objet, chaque motif, chaque couleur devient une extension de la personnalité de ceux qui y vivent.

Madeleine Castaing s’invite aussi dans des lieux iconiques comme la Villa Santo Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat, la maison de Francine Weisweiller où Jean Cocteau peindra directement sur les murs, ou encore à travers des pièces conservées aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New York.

Toujours reconnaissable à sa frange droite et sa silhouette frêle mais habillée de chapeaux extravagants, Madeleine Castaing cultive une image théâtrale, brouillant les frontières entre sa vie et son œuvre.

Le bleu Castaing, une couleur signature

Parmi ses signatures, le “bleu Castaing” occupe une place centrale.

Il n’était ni turquoise, ni marine, ni canard : le bleu Castaing échappait aux catégories comme Madeleine échappait aux codes. Dense mais lumineux, profond mais jamais sombre, ce bleu enveloppait les intérieurs d’une aura presque théâtrale. On le voyait sur les murs, les tapis, les étoffes, comme un fil conducteur entre classicisme et excentricité.

chambre avec bleu castaing
Unknown ©

Dès les années 1930, ce bleu devint son emblème — une couleur manifeste, aussi reconnaissable qu’une signature au bas d’un tableau. Aujourd’hui encore, il demeure un mystère que les décorateurs contemporains tentent d’approcher : un bleu français, raffiné et insaisissable, qui raconte à lui seul la fantaisie rigoureuse de Madeleine Castaing.


Un héritage toujours vivant

Madeleine Castaing s’éteint en 1992, à 98 ans, après avoir traversé presque tout le 20ᵉ siècle. Elle laisse un style inimitable, un bleu devenu légende et une audace qui continue d’inspirer.

Plus qu’une décoratrice, “la petite Madeleine” incarne un art de vivre français : singulier, théâtral, et inoubliable.