Madeleine Castaing : l’élégance d’une vie et d’un style

La boutique du 21 rue Jacob, à Saint-Germain-des-Prés, n’avait pas l’air d’une boutique. Les objets s’y entassaient selon une logique que seule Madeleine comprenait, les tapis léopard côtoyaient des meubles Napoléon III, le bleu des murs semblait changer selon l’heure. Les clients qui entraient cherchaient un meuble ; ils ressortaient avec l’impression d’avoir visité un intérieur privé. C’était le calcul.

Madeleine Castaing (1894–1992) n’a jamais suivi de formation, n’a jamais appartenu à aucun mouvement. Elle a traversé presque tout le 20e siècle en composant un style immédiatement reconnaissable, fondé moins sur des règles que sur une conviction : qu’un intérieur bien fait est une extension de la personnalité de celui qui l’habite. Jean Cocteau, qui lui confia plusieurs fois sa confiance, la surnommera « la décoratrice des âmes ».

Plus qu’un style, Castaing inventa un art de vivre : raffiné, fantasque, inoubliable.

Des origines à la vie de mécène

Née Madeleine Magistry le 19 décembre 1894 à Chartres, orpheline de mère à quatre ans, elle grandit dans une atmosphère austère. Son tempérament s’y forge en opposition : goût pour l’inattendu, refus des hiérarchies établies, sens précoce de ce qui compte visuellement.

En 1910, à quinze ans, elle rencontre Marcellin Castaing, écrivain et critique d’art de huit ans son aîné. Ils se marient cinq ans plus tard, en février 1915, à Saint-Prest dans l’Eure-et-Loir. François-Marie Banier qualifiera leur union de « legendary love » : sept décennies de complicité intellectuelle et artistique autant que d’amour.

À Lèves, un foyer d’artistes et d’amitiés

Dès les années 1920, le couple s’installe à Lèves, près de Chartres. Leur maison n’est pas un lieu de résidence ordinaire : c’est un laboratoire où s’expérimentent des alliances de formes et de couleurs, et où se croisent Chaïm Soutine, Pablo Picasso, André Derain, Jean Cocteau, Modigliani. Mécènes passionnés, les Castaing soutiennent des artistes en marge ; Madeleine défend Soutine avec une ferveur qui contribue directement à sa reconnaissance en France.

Autour d’eux, un cercle dense : Maurice Sachs, Louise de Vilmorin, des écrivains et créateurs qui font vibrer une époque entre Lèves et Montparnasse, à La Rotonde et au-delà.

Le style Castaing et la vie de décoratrice

En 1946, au lendemain de la guerre, Madeleine Castaing ouvre sa boutique au 21 rue Jacob. La France redécouvre le confort et le raffinement ; le style Castaing trouve immédiatement son public — non pas parce qu’il répond à une demande, mais parce qu’il crée un désir que personne n’avait encore nommé.

Les codes du style Castaing : tapis léopard, rayures, volumes

Le style Castaing est une esthétique à contresens. Là où la modernité d’après-guerre s’oriente vers le dépouillé, elle accumule : tapis léopard, tissus rayés, rideaux lourds, mobilier 19e siècle traité avec une insolence moderne. Elle associe classique et excentrique, bourgeois et bohème, sans jamais que l’ensemble bascule dans le chaos. C’est cet équilibre précaire, tenu par un sens infaillible de la proportion, qui définit sa singularité.

Sa palette est immédiatement reconnaissable : verts profonds, gris subtils, et ce bleu particulier qui deviendra sa signature.

livre avec photos d'intérieurs par Madeleine Castaing
Livre The World of Madeleine Castaing, rédigé par Emily Evans Eerdmans ©

Madeleine Castaing, la décoratrice des âmes

Françoise Sagan, François Mauriac, Jean Cocteau, Francine Weisweiller lui confient leurs intérieurs. Ce qu’ils cherchent chez elle n’est pas simplement une mise en scène : c’est une lecture. Madeleine Castaing observe, comprend, puis compose un espace qui ressemble à celui qui va l’habiter davantage qu’à un catalogue de ses goûts déclarés. Chaque objet, chaque motif, chaque couleur devient une extension de caractère plutôt qu’un choix décoratif.

C’est ce que Cocteau résume dans son surnom : « la décoratrice des âmes ». Elle ne meuble pas, elle révèle.

Elle intervient dans des lieux qui compteront : la Villa Santo Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat, maison de Francine Weisweiller où Cocteau peindra directement sur les murs. Des pièces issues de ses commandes sont aujourd’hui conservées au Metropolitan Museum of Art de New York. Toujours reconnaissable à sa frange droite, ses chapeaux extravagants, sa silhouette frêle, elle cultive une image théâtrale qui brouille délibérément les frontières entre sa vie et son œuvre.

Le bleu Castaing, une couleur signature

Il n’était ni turquoise, ni marine, ni canard. Dense mais lumineux, profond sans jamais être sombre, le bleu Castaing enveloppait les intérieurs d’une présence difficile à nommer. On le retrouvait sur les murs, les tapis, les étoffes : un fil conducteur entre classicisme et excentricité, reconnaissable avant d’être identifiable.

chambre avec bleu castaing
Unknown ©

Dès les années 1930, ce bleu devient son emblème : une couleur manifeste, aussi personnelle qu’une signature. Les décorateurs contemporains continuent de chercher à l’approcher, sans tout à fait y parvenir. Un bleu français, raffiné et insaisissable, qui résiste à la reproduction comme Madeleine résistait aux catégories.


Un héritage toujours vivant

Madeleine Castaing s’éteint en 1992, à 98 ans. Elle laisse un style sans héritier direct, précisément parce qu’il tenait à une personne : à son regard, à ses certitudes, à cette façon qu’elle avait de traiter chaque intérieur comme un portrait.

Ce qui demeure, c’est l’idée. Qu’une pièce peut être juste non pas parce qu’elle suit des règles, mais parce qu’elle ressemble à quelqu’un. Castaing le faisait à l’instinct, avec une rigueur qu’elle n’aurait jamais appelée ainsi. Rares sont ceux qui en sont capables.