Tables basses en travertin : la pierre romaine qui n’a jamais quitté le salon

table basse en travertin et chêne

Certaines matières reviennent par cycles ; d’autres ne sont jamais vraiment parties. Le travertin appartient à la seconde famille. On le présente aujourd’hui comme une trouvaille, alors qu’il habille le Colisée depuis deux mille ans et sert de plateau aux salons italiens depuis un demi-siècle.

La table basse en travertin n’est donc pas une tendance, c’est un objet pourvu d’une histoire, d’auteurs et de quelques règles. On choisit mieux la sienne quand on sait d’où elle vient.

La pierre, d’abord. Ce calcaire clair, criblé de petites cavités, naît de l’eau : des sources, souvent chaudes, chargées en carbonate de calcium, qui déposent la pierre en couches successives, emprisonnant au passage les bulles qui feront tout son grain.

Rome l’a tirée des carrières de Tivoli, le lapis tiburtinus, dont le nom s’est usé jusqu’à devenir travertin. On la retrouve à la façade du Colisée, sous la colonnade de Saint-Pierre, puis bien plus tard chez les modernes : le pavillon de Barcelone de Mies van der Rohe et Lilly Reich, les murs du Getty de Richard Meier, taillés dans ce même travertin romain. Une matière de monument, passée au séjour sans rien perdre de son aplomb.

Comment choisir une table basse en travertin

Ce qui distingue une table d’une autre tient moins au dessin qu’à la pierre, et à la façon dont on l’a traitée.

La première chose à démêler est celle du vrai et de l’apparence. Une large part de ce que l’on cherche sous le mot travertin relève en réalité de l’« effet travertin » : un grès cérame, un stratifié, une résine qui en empruntent le veinage sans en avoir la masse. Ce n’est pas une contrefaçon honteuse, c’est une autre proposition, qui a ses raisons ; on y revient plus loin.

Vient ensuite la surface elle-même. Le travertin se livre bouché ou non bouché.

Bouché, ses cavités sont comblées d’une résine et la surface devient lisse, docile à l’usage. Non bouché, il garde ses trous ouverts, plus francs, plus avides de taches. Sur une table basse, qui vit sous les verres, le plateau bouché et adouci reste le parti le plus sage.

Reste la forme, où se logent les vrais écarts de caractère. La ronde apaise une pièce et appelle le monolithe ; la rectangulaire l’ordonne et se range le long d’un canapé ; la gigogne se faufile dans les petits volumes. Chaque géométrie raconte autre chose, et mérite qu’on la prenne séparément.

Quant aux accords, le travertin est une pierre tiède, du beige au crème, parfois rosée, qui s’entend avec les bois clairs comme avec le noyer profond, avec le laiton, avec les laines écrues. Il s’accorde mal avec le noir laqué, qui le durcit. Une affaire de nuances, jamais de contraste.

Le moment italien, ou comment le travertin est entré dans le salon

Pour comprendre la table que l’on cherche aujourd’hui, il faut revenir à l’Italie des années 1970. C’est là, entre Carrare et Milan, que la pierre quitte l’architecture pour le mobilier, sous la main d’architectes qui la travaillent en sculpteurs.

Le premier est Angelo Mangiarotti. Milanais passé par les États-Unis, où il avait croisé Mies van der Rohe et Frank Lloyd Wright, il met au point au tournant des années 1970 le principe qui le rendra célèbre : le joint par gravité. Ses tables, dont la série Eros dessinée pour Skipper en 1971, ignorent la colle et la vis ; le plateau s’emboîte dans des pieds coniques, et seul le poids de la pierre tient l’ensemble.

La série Eros est surtout connue dans ses versions en marbre, mais Mangiarotti porte la même intelligence au travertin, notamment pour l’éditeur Up&Up, à Carrare, où la pierre rousse rend tout son grain. C’est le degré le plus exigeant du genre : une table qui est d’abord une démonstration d’équilibre.

L’autre figure est plus inattendue. Willy Rizzo fut d’abord l’un des grands photographes de Paris Match avant de s’installer à Rome en 1968 et de se mettre au meuble. Nourri de Bauhaus, il signe des pièces où le chrome et le verre fumé disent le luxe de l’époque, mais aussi des tables de travertin massif, parfois octogonales, parfois posées sur deux blocs bruts. Éditées selon les pièces par Mario Sabot, la Maison Jean Charles ou son propre atelier, ces tables apportent au travertin ce que Mangiarotti lui refusait : un peu de décor, un peu de mondanité.

Entre ces deux pôles, une production italienne anonyme a fait le reste, ces plateaux ronds et lourds que l’on retrouve chez les antiquaires. Savoir cela change le regard : on cesse de voir un accessoire décoratif pour reconnaître un héritage.

Les rondes et les monolithes

C’est la forme la plus recherchée, et la plus fidèle à l’esprit d’origine. La table basse ronde en travertin tire sa force de l’évidence : un disque de pierre, parfois un cylindre plein, posé au centre de la pièce comme un fragment prélevé sur un chantier romain. Moins le dessin parle, mieux la matière s’entend.

Le monolithe pousse cette logique à son terme : plateau et base tirés d’une même masse, ou volumes simples empilés sur le jeu des épaisseurs. Ces pièces réclament de l’espace autour d’elles et un sol qui tienne la charge, car un plateau de travertin plein ne s’improvise pas léger. En échange, elles offrent une chose rare, une présence calme qui se passe d’ornement. Près d’un canapé bas et d’un tapis dense, une ronde de travertin tient une pièce entière sans hausser la voix.

Les rectangulaires et les architecturales

Là où la ronde apaise, la rectangulaire range. Elle épouse la longueur d’un canapé, répond à une bibliothèque, accepte la symétrie ; c’est le registre le plus architectural du travertin, celui qui se souvient qu’il fut une pierre à bâtir.

On y trouve les dessins les plus géométriques : plateaux épais aux arêtes vives, piètements en équerre, pleins et vides hérités du minimalisme italien. Ces tables s’accordent à un mobilier de lignes nettes et tolèrent mieux que les rondes la compagnie du métal, laiton brossé ou acier patiné. Dans un grand salon, une rectangulaire de travertin joue les socles : elle pose une horizontale franche au milieu des assises et laisse le reste s’organiser autour.

Le travertin et le bois

C’est l’accord le plus demandé, et le plus juste. La pierre est froide sous la paume, un peu sévère ; le bois la réchauffe sans la démentir. Le noyer surtout, avec ses bruns denses, fait chanter le grain clair du travertin par simple écart de température.

Les variations ne manquent pas : un plateau de pierre sur une structure de bois, qui en allège la masse à l’œil ; un plateau de bois bordé d’un bandeau de travertin, ou l’inverse ; deux niveaux qui superposent les deux matières. Tout se joue dans la proportion.

Trop de bois, le travertin n’est plus qu’un détail ; trop de pierre, le bois s’efface. Les plus belles pièces gardent les deux matières à égalité : assez de pierre pour tenir le dessin, assez de bois pour l’assouplir. L’accord va bien aux intérieurs qui mêlent déjà le mid-century du Nord et une note méditerranéenne, à condition de ne pas la pousser jusqu’à la carte postale.

Les gigognes et les petites tables

Le travertin se prête aussi aux petits formats. Les tables gigognes répondent au manque de place : deux ou trois plateaux décroissants qui se rangent l’un sous l’autre et se déploient au besoin. En travertin, elles gardent de la matière même en petit format, là où d’autres pierres paraîtraient maigres.

Les bouts de canapé et les petites tables d’appoint suivent la même idée. Un cylindre de pierre près d’un fauteuil, un guéridon bas au flanc d’une méridienne : le travertin y devient ponctuation plutôt que sujet. C’est souvent par là qu’on y entre, par une pièce modeste qui en donne le goût avant qu’on s’engage sur un grand plateau.

Vrai travertin ou effet travertin

Une part de la demande ne porte pas sur la pierre mais sur son image. L’« effet travertin » désigne ces plateaux de grès cérame, de stratifié ou de résine qui en reproduisent la teinte et le veinage sans le matériau. Autant le dire franchement : ce n’est pas la même chose, et ce n’est pas grave.

Le vrai travertin a le poids, la fraîcheur, la profondeur du grain, le vieillissement noble des pierres ; il a aussi le prix, la masse et cette fragilité aux acides que l’on oublie trop. L’effet travertin a la légèreté, la résistance aux taches, un coût sans commune mesure et une régularité parfaite, qui est précisément ce qui le trahit : la vraie pierre ne se répète jamais.

L’arbitrage tient à l’usage. Pour une pièce que l’on regarde et que l’on souhaite voir vieillir, la pierre s’impose. Pour une table très sollicitée, un budget tenu, un sol qui refuse la charge, l’effet travertin est une décision lucide plutôt qu’un renoncement. Le seul vrai faux pas serait d’en payer le prix en croyant acheter l’autre.

L’entretien, revers d’une beauté

C’est souvent la question qui décide de l’achat, et elle appelle des réponses nettes, car le travertin a une faiblesse connue : sa porosité.

Le travertin se tache-t-il facilement ?

Oui, parce qu’il boit. Le vin, le café, le gras pénètrent vite quand la pierre n’est pas protégée. Un travertin bouché et traité résiste sans comparaison mieux qu’une surface laissée ouverte.

Comment nettoyer une table en travertin ?

Au quotidien, un chiffon doux et de l’eau tiède suffisent, avec au besoin un savon au pH neutre. On essuie sans laisser de flaque sécher. La régularité protège mieux que n’importe quel produit présenté comme miraculeux.

Que faut-il éviter absolument ?

Tout ce qui est acide. Le vinaigre, le citron, les détartrants et les nettoyants agressifs mordent le calcaire et laissent, là où ils ont touché, des marques mates et irréversibles. Les poudres abrasives, elles, rayent.

Comment protéger la pierre, et rattraper une tache ?

Un produit hydrofuge et oléofuge, posé dès l’installation puis renouvelé de loin en loin, referme la porosité et donne le temps d’essuyer avant que le liquide ne s’infiltre. Sur une tache grasse déjà installée, une pâte de bicarbonate laissée à agir puis rincée fait souvent l’affaire ; pour une auréole d’acide ou une marque profonde, seul un marbrier, par un léger ponçage suivi d’une nouvelle protection, rendra sa surface à la pierre.


Le travertin demande un peu d’égards : c’est le prix de sa beauté, et la raison pour laquelle on le garde. Une table qui se patine et se répare ne se remplace pas, elle se transmet. À l’échelle d’un salon, on connaît peu de définitions plus exactes d’un achat bien fait.