La lampe champignon, une forme qui n’a cessé de changer de matière
Une forme arrondie posée sur un pied, qui cache l’ampoule et ne laisse tomber qu’une lumière douce : voilà tout le principe de la lampe champignon. Il n’a pas bougé depuis les années 1960. La forme, elle, n’a cessé de changer de matière, du plastique injecté des ateliers milanais à la terre cuite tournée à la main en Californie. C’est ce parcours qu’on suit ici, en huit lampes.
Une invention des années plastique
La lampe champignon naît de la rencontre d’une industrie et d’une génération. Dans l’Italie du miracle économique, les plastiques injectés, ABS et méthacrylate, autorisent des formes lisses et organiques qu’aucun tour ni aucune soudure ne donnait. Des éditeurs comme Artemide, Oluce, Martinelli Luce ou Kartell s’en emparent, et le Salon du meuble de Milan, né en 1961, devient leur vitrine. La coupole y trouve sa raison d’être : le dôme cache la source, le moulage rend la silhouette nette et bon marché.
Les créateurs, souvent architectes, traitent la lampe comme un problème de dessin. Giancarlo Mattioli signe la Nesso, Vico Magistretti l’Atollo, Gae Aulenti la lampe Pipistrello, tandis que Verner Panton, au Danemark, explore la couleur et le plastique avec la Panthella. En 1972, l’exposition « Italy: The New Domestic Landscape » au MoMA consacre ce moment à l’international. Le champignon devient un emblème de l’époque, organique et industriel, un design ludique vite promu élément de décoration à part entière, en pleine palette mid-century modern, celle des orange brûlés et des blancs laiteux des années 1960 et 1970.
La suite tient moins d’une survivance que d’une série de réinterprétations, une matière après l’autre. Choisir une lampe champignon, aujourd’hui, revient d’abord à choisir une matière.
Gambosa, le champignon mis en équilibre
La plus récente et la plus subtile des lampes champignon design. Mathias Hahn la dessine pour l’éditeur barcelonais Marset en 2025 : trois pièces d’acier, base, tige et abat-jour, qui semblent tenir en équilibre sans se toucher. La calotte est plus plate qu’une vraie coupole, la structure reste apparente, et l’abat-jour opaque rabat la lumière quand la version opaline l’adoucit. Tout se joue dans la couleur, et l’accord chapeau rose, tige vert mousse vaut mieux que le rose-orange. Le nom désigne d’ailleurs un champignon de printemps.

Création Marset, deux tailles à partir de 26 cm.
Nesso, la coupole rendue possible par le plastique
La matrice de toutes les autres, et le premier luminaire en ABS injecté. Giancarlo Mattioli et le Gruppo Città Nuova conçoivent la Nesso en 1965, Artemide l’édite dès 1967. Sous la coque, dessinée d’après une méduse, quatre ampoules diffusent une lumière douce, directe et enveloppante ; l’orange est resté célèbre, la lampe est au MoMA. Attention aux copies : la vraie vient d’Artemide.
Réédition Artemide, aussi en vintage, 34 cm.
La Terracotta Mushroom Lamp, retour à la terre cuite
Après le plastique moulé en série, la terre cuite. Nicholas Bijan Pourfard la façonne à la main à San Diego, chapeau et corps dans la même terracotta, abat-jour pivotant. Posée sur une table d’appoint, elle a la présence d’un objet, avec la chaleur et les irrégularités qu’aucun moule ne donne.
Création artisanale sur commande, 38 ou 56 cm, autour de 850 dollars et douze à vingt semaines de délai : une pièce de galerie plus qu’un achat d’impulsion.
Panthella, la lumière prise dans l’opaline
La lampe champignon blanche par excellence, et d’abord une recherche sur la lumière. Verner Panton la dessine pour Louis Poulsen en 1971 : un abat-jour arrondi en acrylique opale sur un pied en trompette, tous deux pensés comme des réflecteurs, si bien que la pièce entière diffuse une lumière douce et sans éblouissement. Elle vit aujourd’hui en toute une collection de lampes, du modèle à poser au lampadaire jusqu’à la version nomade.

Quadrifoglio, une coupole en quatre parties
Rappel utile : Harvey Guzzini n’est pas un designer mais une maison italienne, fondée en 1959 par les six frères Guzzini, plus tard iGuzzini. Sa Quadrifoglio abandonne la coupole d’un seul bloc : quatre pétales d’acrylique sur des tiges chromées, une cinquantaine de centimètres qui diffusent la lumière par leurs parois. Plus construite, plus démonstrative, elle raconte à elle seule l’invention plastique italienne. On la chine comme un beau morceau de design vintage. Attribution prudente : le Studio 6G interne, fin des années 1960, parfois donnée à Luigi Massoni. Pièce vintage à chiner, environ 52 cm.
La plus lumineuse, même éteinte : l’Obello de Bill Curry
L’Américain Bill Curry (1927-1971), déjà auteur de la Stemlite, dessine l’Obello vers 1971 ; jamais produit de son vivant, Gubi l’a réédité. Verre soufflé givré, LED intégrée, variateur et recharge USB, dans 24 cm à peine : la version jaune écarte le blanc opalin attendu et donne au verre une présence presque fluorescente, idéale pour créer une atmosphère feutrée. Une lampe des sixties passée au sans-fil, dans la famille des lampes baladeuses qu’on déplace de pièce en pièce.


La plus architecturale : l’Atollo de Vico Magistretti
Le champignon réduit à la géométrie pure, et l’une des plus belles lampes champignon en métal jamais dessinées. Vico Magistretti la crée pour Oluce en 1977 : un cylindre, un cône, une demi-sphère dans le même métal laqué, un éclairage indirect, le Compasso d’Oro en 1979. Il en a fait l’archétype de la lampe de table, sculpture autant que luminaire. On la préfère en bronze satiné ou en noir, plus justes que l’or brillant qui la pousse vers le luxe. Comme la Nesso, très copiée : l’originale est signée Oluce.

La plus accessible : la Walter de Westwing
La forme sans budget de musée. La Walter de Westwing, dôme rétro très années 1970 en métal laqué brillant, garde une vraie présence malgré ses 25 cm de diamètre, dans un large nuancier. Posée sur une table de chevet, elle fait une lampe de chevet sans façon dans une chambre à coucher, une lampe de bureau tout aussi discrète, et installe le soir une ambiance chaleureuse. On garde le lie-de-vin plutôt que le rouge franc, plus profond et moins attendu.


Pourquoi on adore encore les lampes champignon ?
Parce que plusieurs courants se rejoignent. Le goût pour les années 1960 et 1970 n’a jamais été aussi vif, et cette forme en est l’un des raccourcis les plus lisibles. Après une décennie de beige et de lignes sobres, revient l’envie de formes rondes et colorées, qui ne se prennent pas au sérieux. L’essor de la céramique et de l’artisanat, donne à la coupole une matière plus chaude et plus rare que le plastique d’origine. Et par-dessus tout flotte une fascination plus large pour le champignon lui-même, motif partout présent du textile à la mode, tout un imaginaire du vivant.
Reste que la meilleure raison est la plus simple. Une lampe champignon éclaire bas et doux, cache sa source, transforme un coin de pièce en lumière habitée. C’est vrai d’une Nesso à quelques centaines d’euros comme d’une Walter à cent. La mode passera ; cette qualité-là, non, et c’est elle qui sépare les pièces qui comptent de celles qui les imitent.
