On voit le mur à travers. La chaise Bertoia tient tout entière dans une coque de fil d’acier soudé, assise et dossier d’un seul tenant, et le fauteuil Diamond qui l’accompagne déploie la même grille en largeur ; le Centre Pompidou conserve les deux modèles dans ses collections. Dans l’œuvre de Harry Bertoia, le mobilier n’occupe pourtant qu’une place brève : deux années de recherche pour Knoll, au début des années 1950, entre des bijoux et des sculptures. Il a abordé la chaise en sculpteur, et c’est elle qui lui a permis, ensuite, de ne plus faire que de la sculpture.
De Cranbrook à la Pennsylvanie
Né en 1915 dans le Frioul, arrivé à Detroit à quinze ans, Bertoia entre en 1937 à la Cranbrook Academy of Art, où Eliel Saarinen lui confie deux ans plus tard la réouverture de l’atelier de métal. Il y enseigne la bijouterie, façonne les alliances de Ray Eames et se lie avec ceux qui vont dessiner le mobilier américain d’après-guerre : Charles et Ray Eames, Eero Saarinen, dont Knoll éditera plus tard la chaise Tulipe, et une étudiante nommée Florence Schust, la future Florence Knoll. En 1943, il suit les Eames en Californie, à la division contreplaqué moulé de l’Evans Products Company, où le couple met au point ses premiers sièges. C’est là-bas qu’il apprend à souder.
En 1950, Hans et Florence Knoll l’invitent à les rejoindre. Florence se souvient de lui depuis Cranbrook ; le couple lui aménage un atelier près d’East Greenville, en Pennsylvanie, sans lui fixer de programme. La commande, dira-t-elle, était « très ouverte ». Bertoia passe deux ans à expérimenter avec une petite équipe, Richard Schultz, Don Pettit et Bob Savage, et dira s’être senti chez lui dès qu’il a travaillé la tige et le fil. Le projet a failli s’arrêter en route, Florence Knoll jugeant ces chaises trop chères à produire. Les premières sortent en décembre 1952.
Des chaises « faites surtout d’air »
La formule est de Bertoia : à les regarder, ces chaises sont faites surtout d’air, comme la sculpture. Il ajoutait que la fonction imposait d’abord ses contraintes, mais qu’au bout du compte les chaises restaient des études d’espace, de forme et de métal. La Side Chair, modèle 420, en donne la démonstration la plus simple : un treillis de fil d’acier cintré qui sert à la fois de structure et de surface, posé sur un piètement de tiges.
Tout se joue dans la manière dont elle occupe une pièce. Une chaise en bois ou une coque moulée découpe une masse ; la Bertoia se laisse traverser par ce qui se trouve derrière elle, le mur, le sol, le pied d’une table. Autour d’une table, une rangée de Side Chairs ne dresse pas de rempart de dossiers, et la pièce garde sa profondeur. On la perçoit comme un dessin plus que comme un volume, et au soleil, son ombre la redessine sur le sol. Knoll la propose aussi habillée d’une housse complète : la chaise redevient alors une masse, et perd précisément ce qui la distinguait.
Le métal n’était pas neuf dans la chaise. Marcel Breuer cintrait le tube d’acier dès les années 1920, et les Eames venaient de lancer leur propre chaise en fil, un an plus tôt. Bertoia arrive par un autre chemin, celui du sculpteur qui dessine dans l’espace avec une tige, comme le faisait Alexander Calder avec ses fils de fer. Un autre sculpteur avait d’ailleurs fait entrer peu avant une sculpture dans les salons : la table basse Noguchi, éditée par Herman Miller.

Le fauteuil Diamond, une méthode « très primitive »
Présenté en 1952 et produit à partir de 1953, le fauteuil Diamond étire la même grille en une large coque à facettes, près de 85 centimètres d’envergure, qui semble tenir en équilibre sur son piètement. C’est lui que l’on désigne le plus souvent quand on parle du fauteuil Bertoia. Selon l’angle, les deux pans du treillis se superposent et font naître un léger moiré, qui se défait dès qu’on tourne autour. Il existe en deux tailles, Diamond et Large Diamond.
Sa fabrication tient du paradoxe. Bertoia espérait un procédé mécanisé, mais aucune machine de l’époque ne savait produire ces courbes ; en cintrant les fils, reconnaîtra-t-il, on a trouvé une méthode « très primitive ». Les fils sont coupés et pliés à la main, puis assemblés sur les gabarits mis au point avec Pettit et Savage. Aujourd’hui encore, le Diamond se fabrique selon ce procédé, sans que l’automatisation ait jamais pris le relais. Sous son allure de produit d’usine, il reste un objet d’atelier.
Autour de ces deux sièges, la collection compte le fauteuil Bird, à haut dossier et accompagné de son ottoman, un tabouret de bar et un banc à lattes. Une chaise longue asymétrique, dessinée en 1952, en est restée au stade du prototype jusqu’à ce que Knoll la produise en 2005 avec la famille Bertoia. Une chaise pour enfants suit en 1955.
L’affaire du double fil
Sur un petit nombre de chaises produites au début de 1953, le bord de l’assise était pris entre deux fils fins, soudés de part et d’autre du treillis. Or ce principe relevait, selon plusieurs historiques consacrés à la chaise, d’un brevet des Eames pour leur chaise en fil, lancée par Herman Miller en 1951, et Herman Miller l’aurait fait valoir avec succès. Le résultat, lui, est établi : Knoll remplace vite ce double fil par un seul, de plus gros diamètre, et meule en biseau l’extrémité des fils du treillis, deux traits que la fondation Harry Bertoia retient aujourd’hui parmi les signes d’une chaise authentique. La contrainte a peut-être servi la chaise, dont le contour y a gagné en netteté.
L’épisode a son ironie, Bertoia ayant travaillé aux côtés des Eames quelques années plus tôt. Il en a une autre, plus récente : en 2021, Herman Miller a racheté Knoll, et les deux chaises en fil appartiennent aujourd’hui au même groupe, MillerKnoll.
Reconnaître une vraie chaise Bertoia
Knoll produit la collection sans interruption depuis 1953, chromée ou sous revêtement Rilsan, pour l’intérieur comme pour l’extérieur. Pour dater une chaise Bertoia Knoll, la fondation Harry Bertoia donne un premier repère : la fabrication s’est faite à East Greenville jusqu’en 1986, avant de passer en Italie, et le fil s’est alors épaissi. Les exemplaires antérieurs, au fil plus fin, sont ceux qu’elle décrit comme les plus fidèles à la légèreté voulue par Bertoia ; les versions postérieures ont aussi gagné un bord avant retombant en cascade et des connecteurs en forme de trombone.
Sur le fil de bordure, la fondation est catégorique : en dehors de la poignée de chaises du début de 1953, une Side Chair à double fil est une copie. Elle relève d’autres signes : une courbure équilibrée aux angles supérieurs du dossier, des rayons intérieurs très serrés sur le piètement, des fils de treillis coupés en biseau, des tiges de cadre qui viennent chevaucher celles des pieds. Le tampon Knoll n’apparaît qu’en 2004 ; une chaise Bertoia d’occasion plus ancienne peut donc être parfaitement authentique sans porter aucune marque, et ce sont alors ses détails de construction qui font foi, avec sa provenance quand elle est connue. Dans une annonce, enfin, les mentions « style Bertoia », « à la manière de Bertoia », « inspirée de » ou « reproduction » ne laissent guère de doute.
La chaise qui a payé la sculpture
On lit souvent que Bertoia a vécu des droits d’auteur de ses chaises. La fondation qui porte son nom raconte une histoire un peu différente : Knoll lui a versé une somme forfaitaire pour acquérir définitivement les droits de la collection. Cet argent lui permet d’acheter la ferme qu’il louait à Barto, en Pennsylvanie, et de faire vivre sa famille le temps d’installer sa pratique de sculpteur. Au milieu des années 1950, il se consacre entièrement à la sculpture.
Les commandes architecturales s’enchaînent, souvent par le réseau de Cranbrook : un écran de plaques d’acier pour le General Motors Technical Center d’Eero Saarinen en 1953, une sculpture-écran sur toute la largeur de la banque Manufacturers Hanover Trust, sur la Cinquième Avenue, en 1954, le retable de la chapelle du MIT, dessinée par Saarinen, en 1955. Il en réalisera plus de cinquante.
À partir de 1960, il met au point ses premières sculptures sonores ; elles prennent bientôt la forme de faisceaux de tiges verticales plantées sur un socle, qui s’entrechoquent et résonnent au moindre effleurement. Il transforme la vieille grange de sa propriété en salle d’écoute, y installe une centaine de pièces et enregistre dans les années 1970, avec l’aide de son frère Oreste, onze albums réunis sous le nom de Sonambient. Harry Bertoia meurt à Barto le 6 novembre 1978. Il est enterré derrière la grange, sous un grand gong de bronze.
Des chaises aux sculptures sonores, Bertoia n’a changé ni de matière première, la tige de métal, ni de question : ce qui se passe dans l’espace entre deux fils. Dans la Side Chair, cet espace laisse passer la lumière. À Barto, Bertoia a fini par le faire sonner.
